PETITE HISTOIRE DE LA COURSE LANDAISE.

La course landaise et le musée de Bascons.

Par Marylis Dauga.

« Sauvage plaisir de toute la Gascogne » la course landaise est au Moyen Âge une suite de joutes débridées qui s'attirent les foudres des autorités civiles et religieuses. Au XIXe siècle, les arènes canalisent les passions, les règles instaurent les figures du jeu. Les « rois de l'arène » entrent en scène avec la photographie et nom convient à une épopée des corps en mouvement, où l'héroïsme se cultive au plus près des courbures parfois meurtrières de l'animal. À travers de nombreux documents, le musée de Bascons, près de Mont-de-Marsan, expose des témoignages précieux qui traduisent l'engouement du public gascon... pour des exploits toujours plus magnifiques.

Fondement de l'identité gasconne, la course landaise s'inscrit dans une tradition tauromachique remontant au Moyen Âge. Beaucoup moins médiatisée que la corrida espagnole, elle demeure une composante culturelle encore bien « vivante », chère à une partie importante de la Gascogne, comprise à l'ouest d'une ligne imaginaire reliant le Bazadais au nord Béarn, via Auch et Condom, « Pour les connaître (les Chalossais), il faut les  voir dans les courses, sauvage plaisir de toute la Gascogne, écarter avec une remarquable adresse leurs taureaux, leurs vaches dressés à ce genre de combat (1)  ». Dans ce territoire historique, sa pérennité est assurée par un nombre conséquent de spectacles landais organisés chaque année, soit environ 250 manifestations, auxquels prennent part environ deux cents écarteurs et sauteurs défiant un troupeau de près d'un millier de vaches (2).Depuis le début des années 1970, un musée est consacré spécifiquement à cette pratique, à Bascons (petite commune des Landes, située à une dizaine de kilomètres au sud de Mont-de-Marsan). Sous l'impulsion de Raoul Laporterie, maire de la commune et passionné de ce jeu local, l'année 1971 connaît la consécration d'une chapelle à Notre-Dame de la Course landaise, dans le quartier de Bostens, à l'exemple des chapelles de Labastide d'Armagnac (3) et de Larrivière, dédiées respectivement au cyclisme et au rugby. Un an plus tard, le musée est bâti à proximité, selon le modèle d'une bergerie landaise. La structure est, depuis, vouée à la conservation et à la mise en valeur de documents et d'objets relatifs au jeu landais, cédés en grande majorité par des passionnés (à l'exemple de l'intéressante collection de cartes postales, d'affiches et de lettres léguées par son fondateur initial). Le musée n'a eu de cesse de s'enrichir, grâce aux liens tissés avec le monde taurin, et de s'agrandir, au gré des disponibilités financières mobilisées par l'association Notre-Dame de la Course landaise, à l'origine de sa création. Après avoir fonctionné grâce au bénévolat, une professionnalisation de la structure est en cours : réalisation d'un inventaire rigoureux, révision et réactualisation de l'exposition permanente, opération de restauration d'urgence pour les documents les plus endommagés, recherches sur la course landaise.

L'attachement viscéral des Gascons à la course landaise.

Dès leur entrée dans le musée, les visiteurs sont accueillis par une carte murale montrant l'implantation des arènes consacrées à la course landaise dans le Sud­Ouest de la France, Celles-ci sont érigées quasi exclusivement entre le sud des Landes et l'ouest du Gers, c'est-à-dire sur un territoire de pratique de la course landaise qui ne correspond pas à une entité administrative mais à une aire culturelle spécifique. Celle-ci est d'autant plus marquée qu'au-delà de ses limites, la course landaise est très peu présente dans le nord des Landes, à savoir la Haute-Lande et l'Albret qui jouxtent pourtant la Chalosse, le Marsan et le Tursan, terres d'élection de cette pratique. Au début du XXe siècle, le chroniqueur Est, dans son compte rendu des courses d'Arcachon, relève cette incongruité territoriale : « Les ganaderos cherchent à implanter la course landaise dans la Grande-Lande jusqu'à ce jour réfractaire à ce noble jeu (4). » L'inventaire des arènes, réalisé par le CAUE des Landes en 2000 (5), a daté les plus anciennes constructions en dur de la fin du XIXe siècle - début du XXe siècle (1886 : Saint-Vincent-de-Tyrosse, 1905 : Mugron). Ces édifices sont toutefois très minoritaires  par  rapport  aux  structures  légères en  bois,  « bricolées »  spécialement  à  l'occasion  des manifestations. « On élève quelques planches mal assemblées  sur  des  tonneaux  dressés  autour de la place et, dès que les vêpres sont terminées [...], la foule qui s'écoule de l'église s'élance avidement sur les échelles qui donnent accès aux échafauds décorés du titre de « théâtres », Dans son empressement, telle beauté passe étourdiment la première et rougit avec embarras en se trouvant exposée aux regards un peu indiscrets de son cavalier. Ailleurs, un banc crie et s'affaisse sous le poids dont il est surchargé (6) . » Parmi les collections de cartes postales du musée, des photographies décrivent ces scènes où les loges (pièces où sont enfermées les vaches) sont le plus souvent en dur et comportent, au-dessus, des gradins réservés à la présidence. Une série concernant les arènes de Bordeaux révèle que le « sponsoring » se pratique déjà au début du XXe siècle, à l'aide de panneaux publicitaires ajustés sur le toit surmontant la présidence : « Au Grand Bon Marché », « Je ne fume que le Nil » et même le « Corset papillon » ventent leur mérite ! La pratique du jeu landais dans des arènes constitue un phénomène très récent. En effet, dès le Moyen Âge et lors des fêtes votives, les jeunes hommes lâchent le bétail dans les rues des bastides, ils s'en amusent en courant au-devant et attisent l'agressivité des bêtes avec des aiguillons. « Un consul désigné ouvre l'étable au taureau furieux. Tous les jeunes gens de la ville [...] commencent à vouloir le piquer avec des aiguillons, Ils étonnent l'animal par leurs cris et leurs sifflets. L'un le pique sur le côté, l'autre le fait avancer ; on le pique au front avec l'aiguillon ; l'un fait devant, l'autre court derrière, [...] A un moment, tous courront sur la bête pour dégager l'un d'entre eux qu'elle a étendu d'un coup de corne, et cela au grand plaisir du peuple qui regarde (7). » Ces jeux « débridés », sans aucune forme de sécurité, s'avèrent très dangereux, tant pour les coureurs que pour les spectateurs, nullement protégés de la divagation toujours possible de quelques bêtes surexcitées. Considérant ces pratiques comme un reliquat du paganisme, l'Eglise les condamne et excommunie les morts issus de ces joutes. En fait, pour la population locale, ces amusements constituent l'occasion de se moquer ouvertement des pouvoirs publics, ce que réprouve clairement l'ordonnance royale : « Ces assemblées sont souvent suivies de blasphèmes, incongrueries, meurtres, assassinats et autres crimes énormes (8). » S'en suivra, du XVe au XVIIIe siècle, toute une série de textes condamnant en vain les courses de taureaux, si prisées par le peuple. Même le duc de Richelieu, après avoir tenté pendant sept ans (1766-1773) de les faire disparaître par une politique brutale de prohibition absolue, doit reconnaître « [...] ne pas pouvoir lutter contre le goût dominant et si général des peuples d'Armagnac (9) ». Mais, le 9 février 1757, est publié un texte fondamental pour l'évolution de la course landaise : la lettre de l'intendant d'Auch, Mégret d'Etigny, dans laquelle celui-ci s'élève contre un usage ancien et très dangereux répandu à Mont-de-Marsan  et  dans  les environs, consistant à faire courir des taureaux (ou plutôt des bœufs) dans les rues de la ville sans aucune précaution. Il reconnaît l'impossibilité de supprimer ces jeux populaires mais demande qu'ils soient seulement autorisés hors des villes ou dans des places entourées de barrières, comme cela se pratique à Bayonne. De ce compromis découle une nouvelle organisation de la course avec la création de figures (feintes, écarts, sauts) toujours pratiquées aujourd’hui.

L'évolution du jeu au XIXe siècle.

Aussi, entre 1821 et 1886, l'écart, la feinte et différents sauts (à la course, statique avec les pieds joints, ou encore à l'aide d'une perche, la garrocha (10)) font leur apparition.Au lendemain des mesures d'Etigny instituant un espace clos pour la pratique, la « course » des premiers temps, au devant ou au derrière du bétail, perd considérablement de son intérêt. Aussi, pour perpétuer le jeu et retrouver les faveurs du public, les pratiquants créent de nouvelles figures, véritables exercices de courage face à la bête, telle paré : l'homme se place face à la vache, l'excite par des cris et, au moment où elle va le terrasser d'un coup de corne, réalise un pas de côté, évitant ainsi de justesse l'attaque. L'émulation, la concurrence, la recherche de la gloire poussent les écarteurs à se surpasser. Rapidement, cette première figure semble trop simple, elle est alors enrichie de formules visant à la complexifier et, surtout, à rendre le jeu encore plus risqué et plus « spectaculaire ». Le musée détient de nombreuses cartes postales du début du XXe siècle attestant des exploits de ces premiers « rois de l'arène » : écarts de Meunier, Giovanni, Mazzantini, sauts de Daverat et de Kroumir, etc. Pour chacune de ces figures, le principe demeure le même : provoquer la charge de la vache, l'attendre le plus longtemps possible et, au moment où elle menace d'« attraper » l'écarteur avec les cornes, l'éviter par un mouvement à la fois « dynamique » et esthétique. Ainsi, le courage et la bravoure constituent-t-ils les fondements de ce nouveau jeu, où s'illustre notamment Charles Kroumir, qui réalise en 1886, dans les arènes de Peyrehorade, un saut périlleux au-dessus d'un « taureau » (11). Grande première, cet exploit valut à son auteur une demi-heure d'ovation et une importante renommée, bien après sa mort. Grâce à l'important développement de la photographie sous la Troisième République, les vedettes du jeu landais prennent l'habitude de se faire « tirer le portrait ». Nombre de photographies rassemblées au musée présentent la plupart des écarteurs landais du début du siècle et montrent l'évolution de la pratique landaise, notamment à travers l'habillement des écarteurs. Avant les années 1850, ceux-ci portent le cos­tume traditionnel régional, comme le décrit Clic-Clac : « Autrefois, l'écarteur qui voulait se rendre à une course portait le petit béret bien assis sur la tête et le bâton orné d'un modeste baluchon [...]. Le grand mouchoir rouge et carré de nos aïeux servait de malle. Tous avaient un pantalon d'une blancheur immaculée [...]. La veste n'était pas encore connue de ce temps (12) ». Mais, avec les premières corridas espagnoles montées dans la région (Bayonne, 1852), les Landais découvrent « l'habit de lumière» espagnol. En réalité, le costume est d'influence française, puisqu'il est l'adaptation d'un vêtement de cour porté en France au XVIIe siècle. C'est en effet un Bourbon, le petit fils de Louis XIV qui, en 1700, devient roi d'Espagne. Pour lui plaire, la cour madrilène délaisse le noir et l'austérité de la dynastie des Habsbourg pour revêtir l'habit de soie, les pierreries, les broderies et les bas de couleur à la mode de Versailles (13). Pour être aussi élégants et scintillants que les toreros ibériques, les écarteurs adaptent alors cette tenue à leur pratique.Dans les années 1905, les critères du costume de l'écarteur landais sont désormais fixés : un pantalon blanc, une chemise blanche, un boléro, une ceinture de tissu enroulée autour de la taille, un béret et, accessoirement pour les plus élégants, une cravate et un gilet. Le boléro, le gilet et le béret en velours de couleurs vives sont brodés de paillettes, représentant des motifs géométriques, floraux ou végétaux. Les traditionnelles sandales sont parfois remplacées par des chaussures en cuir, protégeant des coups de pattes. Malheureusement, les écarteurs conservent rarement ces divers éléments de leurs costumes, qu'ils donnent ou revendent. Le musée ne compte ainsi que deux boléros de l'entre-deux guerres, portés l'un par Coran, l'autre par Mazzantini, ce dernier ayant également fait don d'un béret brodé et de chaussures en cuir (14). En parallèle, le cérémonial de la course landaise a considérablement évolué, les écarteurs landais, adoptant, à partir de la seconde partie du XIXe siècle, le paseo « ibérique » (défilé de présentation des toreros espagnols), rythmé plus tard au son de la « Marche Cazérienne », véritable hymne landais de la course (15). La reconnaissance des efforts des hommes de l'arène évolue également ; jusqu'au début du XIXe siècle, ils travaillent « pour la gloire », essentiellement la reconnaissance sociale engendrée par la renommée, Puis, le spectacle se structurant, s'instaure une rétribution financière systématique, avec l'émergence de pratiques « professionnelles », alors rémunérées à l'« escalot » - en gascon, « petite échelle ». Cette échelle en bois, dressée entre la piste et la présidence, permet aux écarteurs de monter à la tribune recevoir la prime déterminée par le jury, au regard de la qualité des prestations accomplies. Le principe des récompenses honorifiques ne disparaît cependant pas totalement, à l'exemple de la gerbe composée de feuilles de chêne en tissu, remise à Meunier, vainqueur en 1903 du concours tauromachique de Bordeaux, Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreuses coupes gratifient de même les plus méritants (Atano, Lavigne IV et bien d'autres ont fait don de quelques-uns de ces prix au musée).Le musée de Bascons rassemble aussi une collec­tion importante de caricatures, datant de l'entre-deux guerres, période quelque peu « morne » pour la tauromachie landaise. Aux lendemains du premier conflit mondial, la course connaît en effet une reprise difficile, écarteurs et bétail ayant été décimés : les acteurs sont âgés, moins dynamiques, et le cheptel, entièrement renouvelé, doit apprendre le jeu. Les souvenirs de cette période sont rares. A cette époque, la course landaise va rencontrer son chantre avec le caricaturiste Cel le Gaucher, de son vrai nom Marcel Canguilhem. Né en 1895, il est un dessinateur reconnu avant la première guerre mondiale. En 1918, lors de l'attaque de Sokol, une torpille lui arrache le bras droit, il devient Cel le Gaucher. Caricaturiste, illustrateur, affichiste et sculpteur, il croque, parfois avec humour, la société qui l'entoure. Montois d'origine, il s'intéresse naturellement à la course landaise, créant les fameuses affiches : Giovanni... le défilé, Un écart par Le Suisse, Un magnifique saut de Mazzantini II, et Un écart de Meunier duquel il réalisa également une sculpture.

Une pratique risquée.

Siècle après siècle, le risque demeure omniprésent, d'autant plus que, jusqu'aux environs des années 1905, le bétail est travaillé cornes nues, impliquant une multitude de blessures à la face, au cou, aux bras, aux cuisses, au thorax, aux parties génitales (16). Ce sont les « tumades », du gascon « tum », qui signifie coup. Dans le meilleur des cas, les médecins réussissent à « réparer », vaille que vaille, les dégâts, mais les conditions sanitaires ne sont guère rigoureuses, la buvette des arènes faisant généralement office d'infirmerie. Nombre d'écarteurs gardent des séquelles graves (l'écarteur Mouchez, piétiné en 1905 par une vache dans les arènes de Mugron, restera aveugle) ou meurent ensuite de septicémie. Parfois, les secours sont vains, l'écarteur décédant à même le sable de l'arène. Ainsi, entre 1879 et 1905, seize écarteurs meurent accidentellement. Certaines années sont particulièrement meurtrières, telles 1888 et 1905 avec deux décès, ou encore trois pour 1901 (les « professionnels » Mathieu et Chicoy fils, et un amateur). Ce recensement est loin d'être exhaustif car, si la presse locale relate la mort accidentelle des écarteurs célèbres, la disparition des amateurs passe le plus souvent inaperçue. Face à ces fins tragiques, des dispositifs de protection intègrent progressivement le jeu landais. Au XVIIIe siècle, pour réguler la course de l'animal, une corde tenue par le cordier (lou courdaïre) est passée autour de son frontal, parfois de sa cuisse. Ce dispositif remplit deux fonctions principales : dévier au tout dernier moment les cornes de l'animal, en tirant à la fois fermement et délicatement la corde pour éviter les accidents ; replacer rapidement la vache en position pour une nouvelle charge. Le musée possède trois cordes, l'une, datant des années 1930, vient de la ganaderia Barrère de Gabarret, deux autres, plus récentes, proviennent de l'actuel élevage de M. Lassalle, sis à Souprosse. La têtière de ces cordes (partie qui entoure le frontal de la vache) a la particularité d'être revêtue de cuir, aux couleurs de la ganaderia d'appartenance. En effet, les vaches de courses landaises arrivent d'Espagne ou du Portugal vers l'âge de 3-4 ans. Déjà ferrées dans leur pays d'origine, elles portent désormais les couleurs de leur nouveau propriétaire. Vaches de rebut au-delà des Pyrénées, elles peuvent paradoxalement devenir, de ce côté-ci, de véritables vedettes de l'arène. Le recours aux bêtes d'origine ibérique s'est instauré à la suite des premières corridas espagnoles locales (courses hispano­landaises du quartier Saint-Esprit, Bayonne, en 1852, corrida de Saint-Sever et de Dax, en 1861, et de Mont-de-Marsan, en 1862). Découvrant ce bétail très spécifique, destiné exclusivement au combat, les Landais l'adoptent, s'attachant plus particulièrement aux vaches légères et rapides qui répondent parfaitement aux critères de vélocité et d'agressivité nécessaires à la réalisation de « beaux » écarts. Le problème des blessures occasionnées par les cornes non protégées des bêtes a longtemps perduré. Au milieu du XIXe siècle, les ganaderos scient les cornes des animaux jugés trop dangereux ; mais, dès cet instant, l'intérêt pour la course landaise décline fortement. Une autre solution est alors progressivement adoptée : le bout de la corne (la « pointe ») reste intact, mais il est entouré d'une boule en cuir, remplacée plus tard par du ruban adhésif. On parle alors d'emboulement ou de tamponnement des cornes. Si celui-ci raréfie le nombre de blessures ouvertes, il multiplie, chez les écarteurs d'aujourd'hui comme d'hier, les hématomes et les membres cassés (17). Malgré ces protections, on continue à mourir dans l'arène : 10 décès sont comptabilisés entre 1905 et aujourd'hui. Parmi ces accidents mortels, certains marqueront plus particulièrement les amateurs de la course landaise : de Giovanni (éventré en 1923 dans les arènes de Manciet) à Bernard Huguet (1987, les vertèbres brisées en retombant d'une tumade), en passant bien sûr par la fin « glorifiée», en 1972, du sauteur Henri Duplat, la tête et le corps piétinés par un jeune taureau. L'an dernier, en août 2001, dans les arènes de Dax, le décès tragique du célèbre écarteur Jean-Pierre Guille, dit Rachou (42 ans, triple champion de France, chef de la cuadrilla Dargelos) est venu rappeler, une nouvelle fois, la nature des risques encourus par les écarteurs. Paradoxalement, de tout temps, ces tristes épisodes n'ont jamais endigué les vocations.

Gérard Saqueboeuf

Paseo à Casteljaloux.
1er rang : Henri Escurial, Alain Lamarque, Jérôme Atano.
2e rang : Gérard Saquebœuf, Hubert Durou, Pierre Saint-Palais.
3e rang : Henri Duplat, André Duluc, André Lux.

Une tradition sans cesse renouvelée.

Dans les années 1960, à l'exemple du relèvement économique du pays, la course landaise connaît un certain « âge d'or », jusqu'au milieu des années 1980 : le nombre de ganaderias et de manifestations s'envole, comme celui des pratiquants. Cet engouement s'explique par la qualité du spectacle offert mais aussi par des conditions économiques avantageuses permettant le maintien des jeunes dans le territoire historique de la pratique (Dauga, 1999). Transcendés par la création de compétitions, dont le summum est le Championnat de France des Écarteurs et Sauteurs qui clôture la saison, les noms des nouvelles célébrités retentissent dans les arènes lando-gersoises : Ramunchito, Ramuncho, Marc­Henri, Lavigne IV, Huguet, Ducassou, etc. Toutefois, à la fin des années 1980, la génération qu'ils ont entraînée dans leur sillage disparaît : peu d'entre eux continuent à œuvrer dans la course landaise comme ganadère, teneur de corde ou speaker.La pratique gasconne connaît alors une phase de déclin, la jeune génération cherchant ses repères et souffrant de la comparaison avec les gloires passées. Si de grands noms surgissent encore - Bordes, Goeytes, Descazaux, Bergamo, - l'engouement re­tombe quelque peu, malgré l'affirmation d'un nou­veau talent, au début des années 1990 : Christophe Dussau, déjà quatre fois champion de France à vingt-six ans. Toutefois ; depuis le début de ce siècle, la course landaise suscite à nouveau un regain d'intérêt, se traduisant par une augmentation constante du nombre d'inscrits à l'Ecole taurine, dont les séances se déroulent dans les arènes de Pomarez et de Riscles (une trentaine en 2002) et de très bons éléments sortant de chacune de ces promotions. La vache électrique qui servait à leur apprentissage va prendre sa retraite prochainement dans les murs du musée. En choisissant cette voie et à l'exemple de leurs aînés, ces nouveaux pratiquants espèrent, en bravant le bétail, recueillir à leur tour honneur, gloire et parfois « fortune » pour les plus doués. Surtout, ce rajeunissement des pratiquants a des répercussions sur la composition du public actuel. Le championnat des jeunes écarteurs affiche complet avec, assis côte à côte sur les gradins, les anciens porteurs de béret, ravis que leur pratique favorite se perpétue, et les jeunes spectateurs venus encouragés leurs camarades. Ce tableau de la course landaise à l'orée d'un nouveau millénaire prouve qu'elle est devenue plus qu'un simple divertissement pour la société gasconne : sa pérennité semble en effet répondre à d'autres attentes. Depuis toujours, chaque génération connaît les grands noms et les seconds rôles, réunis par une même passion qu'illustrent la descente sur le sable de l'arène, le défi lancé aux vaches roublardes ou le succès remporté auprès du public nombreux qui se presse sur les gradins. Il est d'ailleurs remarquable de constater que de jeunes Gascons s'enthousiasment encore pour ce jeu traditionnel, malgré la concurrence exercée par les divertissements « modernes », et beaucoup moins risqués, que la société actuelle leur propose. Pour ces nouvelles générations, comme pour les « anciens », mais aussi pour les néophytes qui désirent s'initier aux subtilités de la course landaise, le musée de Bascons poursuit sa politique d'acquisition, de conservation et de mise en valeur de cet important héritage culturel, tâche guère aisée et sans cesse menacée. En effet, comme de nombreuses structures à vocation culturelle, le musée de la course landaise connaît des difficultés importantes pour trouver les financements nécessaires à son bon fonctionnement. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, dans l'imaginaire landais, s'est forgée une vision marginale parfois rebutante et archaïque de la course landaise face à la mondialisation ambiante. Ce constat s'avère d'autant plus inquiétant que la pratique tauromachique landaise paraît souffrir, surtout depuis les années 1960-1970, d'un « complexe d'infériorité » (entretenu par certaines institutions) par rapport à la corrida espagnole, très en vogue dans la région. Aussi, la pérennité de l'actuel musée et de ses missions est loin d'être assurée.

Marylis Dauga a soutenu en 1997 une maîtrise d'histoire sur « les Toreros landais, de 1880 à 1914 » et, en 1999, un mémoire de DEA (Société, aménagement et développement local) « 1965-1985 : la course landaise entre tradition et modernité », à l'univer­sité de Pau et des Pays de l'Adour, Elle est doctorante en géographie au laboratoire SET (Paul) et conservateur animateur culturel au musée de la Course landaise.

In Le Festin n° 42.

________________
(1) - Adolphe Joanne, Département des Landes, Hachette, 1994, réimpression de l'édition de 1869, p, 66.

(2) - Sources F.F.C.L,

(3) - Voir Xavier Rosan, « La Sainte Vierge, le curé, la petite reine et son champion (Notre-Dame-des-Cyclistes) ». Le Festin, n° 19, mars 1996, pp. 40-47.

(4) - Est, Compte rendus : Arcachon La Course Landaise, dimanche 19 mai 1907, n° 9, p. 2.

(5) - Arènes de la course landaise et de la corrida, Le Festin-CAUE 40, 2000, 56 p.

(6) - « Autrefois », La Course Landaise, dimanche 25 avril 1907, n° 7, p. 2.

(7) - Extrait du Grand roi amoureux, de Pierre Sainte Gemme, livre sur la chevalerie en Gascon.

(8) - Robert Castagnon, Derrière la Talenquère, Castagnon, Nogaro, p.44.

(9) - Auguste Lafront, Histoire des corridas en France : du Second Empire à nos jours, Julliard, p. 8.

(10) - Muni d'une barre d'environ 2,50 m de long, le sauteur court à la rencontre de l'animal, qu'il évite à la façon d'un perchiste en passant par-dessus ; dans son élan, il lâche la barre que la vache, sous lui, projette invariablement d'un coup de tête. La technique est empruntée à la corrida espagnole, plus particulièrement aux toreros originaires de Navarre.

(11) - Un vrai taureau de combat, espagnol, ou le taureau à la landaise, bœuf ou grosse et grande vache plus ou moins hargneuse.

(12) - Clic-Clac, Histoire des courses landaises, Nîmes, Lacour, 1993, réimpression de l'édition de 1905, 95 p.

(13) - J. Nalis, « Veste brodée et pantalon blanc » Gascogne La Talenquère, n° 51, pp. 24-27.

(14) - Dans les années 1980, un costume complet a également été donné par leurs créateurs, M. et Mme Taris.

(15) - Créé en 1905, texte de Georges Rande, musique de Fernand Tassine, « Salut toréadors, dont l'œil jette la flamme / Vous qui d'un pas léger affrontez les taureaux / Avancez crânement, la foule vous acclame / Venez vaincre la mort au bruit de nos bravos. » (refrain).

(16) - Ainsi, en 1888, à Bordeaux, pour l'écarteur Kroumir, « la blessure à la cuisse est peu de chose. Seules sont sérieuses les deux blessures au cou. En effet, l'une des cornes de Passiega a pénétré d'abord assez profondément, effleurant la carotide, puis a fait sauter deux dents et a fracturé, sur une surface de deux à trois centimètres, le maxillaire supérieur ». Marylis Dauga, « Les Toreros landais de 1880 à 1914 » 1997, p. 252.

(17) - Ainsi, lors de la première course de la saison 2001, la corne emboulée d'une vache a pénétré sur une longueur de 20 cm dans la fesse d'un écarteur, au moment où il terminait sa figure.

 

A Casteljaloux, les courses landaises s'invitèrent jusque sur les murs de la caserne. La preuve en image :

 

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