Christian VIS « Ramuntcho ».

Le fruit d’un destin hors du commun.

Qui est donc ce Ramuntcho qui a tant fait vibrer les foules, soulevé les acclamations et déclanché les passions dans toutes les arènes du Sud-Ouest en consacrant trente années de sa vie à la cause de la Course Landaise ?

Lorsque, moi Gascon d'adoption et fier de l'être, j'ai été, bien évidemment et tout naturellement, entraîné à découvrir la course Landaise et à fréquenter les arènes jusqu'à devenir un véritable « aficionado », un nom résonna constamment à mes oreilles : Ramuntcho.

Quelle que soit la discipline pratiquée - théâtrale, cinématographique sportive, tauromachique ou autre -, les grands acteurs qui se démarquent du commun par leurs exploits, deviennent bien souvent des idoles admirées, enviées, adulées mais aussi quelquefois décriées, car c'est là un effet de la rançon de la gloire. Plus l'acteur fait preuve de génie, moins grande est la tolérance du public et de ses propres « supporters » qui ne lui permettent plus aucune faute dans ses exécutions. Pourtant, nul n'étant Dieu sur la planète, les plus grands héros connaissent à un moment ou à un autre de leur carrière, des hauts et des bas, un creux, voire même une certaine défaillance si passagère soit-elle. En ces moments là, et jusqu'à ce qu'ils culminent de nouveau vers les sommets, les idoles perdent du panache, ne trouvant pas grâce auprès de ceux qui les encensent habituellement. La loi des hommes est dure envers ceux de leurs congénères qui s'illustrent, mais il en va ainsi depuis toujours, et les « toreros » ne font pas l'objet d'exceptions à la règle.

Partant de ce constat, j'ai quand même été quelque peu étonné que Ramuntcho, dans ses moments difficiles, ne passe sous les fourches caudines de la critique qu'avec modération voire même tolérance et clémence. Il y avait certainement une raison à cela, c'est ce que je me suis évertué à élucider.

Ayant été invité à me pencher sur sa carrière dans le dessein d'en produire une biographie, je me suis livré pendant près de dix mois à une véritable enquête de reconstitution de sa carrière et de sa vie en général depuis le temps de sa naissance. Si son parcours professionnel a été relativement facile à suivre du fait d'une assez abondante documentation, tant il a été émaillé d'exploits au fil des années, la tâche a été beaucoup plus complexe quant à l'homme dont la modestie et la discrétion en font un cas un peu particulier en même temps qu'exceptionnel.

De confessions en confessions auxquelles il s'est aimablement prêté, de témoignages en témoignages dans le monde qui l'a environné, j'ai découvert en cet homme, le fruit d'un destin hors du commun, comme seuls peuvent en avoir des êtres d'exception.

Si le brillant écarteur qu'il a été, sa vie durant, m'a fasciné, l'homme en tant que tel m'a ému, émerveillé, m'apportant, en cela, la réponse à la question que je me posais quant à la considération dont il fait l'objet à la quasi unanimité. Je compris alors qu'un destin de cette nature justifiait, sans aucun doute, d'être honoré à la hauteur de ses mérites, par une reconnaissance écrite du modèle qu'il a été, et dont pourront s'inspirer à juste titre et à bon escient, les jeunes générations qui oseront se lancer dans la dangereuse, mais combien passionnante, carrière de la course Landaise, véritable culte patrimonial de la Gascogne toute entière.

Gitan de sang, Gascon de sol.

De père et mère Gitans, dont la lignée maternelle trouve ses origines en Europe centrale où se tenait alors une forte concentration tsigane, le petit Christian Vis futur Ramuntcho naît au cours d'un voyage en Gironde, le 22 septembre 1943, dans des conditions si précaires que j'y consacrai tout un chapitre dans sa biographie.

Dès lors, c'est une vie transhumante où dès l'enfance, il connaît, de par sa condition familiale, le rejet des minorités dites bohémiennes le refus du droit à l'école, celui de s'installer en lieu fixe et bien d'autres vexations dont la liste ne saurait être exhaustive. Si son enfance n'est pas dorée pour toutes ces raisons et aussi pour celle de pauvreté il recevra en compensation le rayon de soleil que lui apporte un grand amour familial. On sait en effet que plus les minorités sont rejetées, plus l'amour et la solidarité se développent, ce qui est le cas dans cette famille droite et généreuse qui accepte avec résignation tous les coups du sort et sans jamais s'insurger contre la société. On dit que la foi soulève les montagnes et justement cette nombreuse famille en est porteuse, ce qui lui vaudra de recevoir justice pour certains d'entre eux, dont le père, Christian lui-même et plusieurs de ses frères.

N'ayant pas le privilège de connaître l'école, Christian restera illettré et très tôt doit commencer à gagner sa vie en faisant des travaux pénibles dès l'âge de 12 à 13 ans. Docker occasionnel, il décharge les bateaux, puis sillonnant les rues de Bayonne ainsi que les chemins et sentes environnants, il traîne sa petite remorque à la recherche de chiffons et ferrailles.

Mais voici qu en 1957, alors âgé de 14 ans, son frère aîné Michel écarteur connu, lui apporte la chance de sa vie en lui donnant l'opportunité d'effectuer deux écarts dans une course de plage à Arcachon. Il faut dire que Christian avait déjà été un peu initié par son père Antonio qui lui avait transmis la vocation, sachant que celui-ci lorsqu'il s'était enfin fixé dans le Sud-Ouest après un long séjour en Camargue, était devenu un écarteur de renom !

Une ascension fulgurante.

Christian ne quittera plus l'arène jusqu'à l'heure de ses adieux à la course landaise en 1992.

Baptisé RAMUNTCHO à Amou dans les Landes alors qu'il est appelé à remplacer pour la deuxième fois en course formelle un écarteur empêché, c'est désormais sous ce vocable qu il sera connu.

Elève attentif des plus grands maîtres de l'époque en la matière, il se révèle particulièrement doué et com¬mence à faire preuve d'un brio qui fait dire aux spécialistes qu'il y a en lui un grand champion en puissance.

Son palmarès est si brillant et ses titres si nombreux qu’ils ne peuvent tous être évoqués ici. On retiendra en synthèse qu’il a été deux fois Champion de France, 11 fois vice-Champion, 11 fois classé dans les 4 premiers (en dehors de places de Champion et de vice-Champion), 22 fois vainqueur des grands concours, 12 fois classé au Boléro d’Argent dont 4 fois à la première place, ceci au plan individuel.

Un chef éminent.

Quant à l'action collective il s'est montré intelligent, meneur d'hommes, estimé et apprécié des cuadrillas qu'il dirigeait avec souplesse et efficacité, ce qui lui a permis de remporter huit fois la Coupe des cuadrillas (sans compter les autres places) douze fois le Chalenge de l'Armagnac et sept fois celui des Landes-Béarn.

Figurant aux places d’honneur avec les plus grands champions qui ont fait et émaillé l'histoire de la course Landaise, il serait péjoratif de dire qu'il en est le Dieu, car d'autres avant lui, et de son temps, ont thésaurisé de nombreux titres, ne serait-ce que son frère cadet le célèbre Ramuntchito qui, en 13 ans, s'est octroyé onze fois le Championnat de France qui, de mémoire de tauromache, n'a jamais été égalé et n'est peut-être pas prêt de se revoir avant longtemps, est à juste titre, considéré comme « véritable seigneur de cet art traditionnel ».

Par delà la performance visible, éclat d'un jour ou d'une période, il y a en Ramuntcho une valeur et un génie impalpables que ne perçoit pas le spectateur, mais qui contribuent à faire l'histoire et à marquer d'une empreinte indélébile pour la postérité. Ne dit-on pas qu'il a marqué de cette fameuse empreinte toute la génération d'après-guerre ?

Pour d'inégalables champions, auxquels il convient assurément de rendre hommage, ce sont quelques fois les titres qui, conquis de haute lutte, en forment l'apanage et constituent l'apothéose. Pour d'autres, dont RAMUNTCHO est un parfait exemple, la collection des trophées, coupes, médailles, n'est que le volet d'un ensemble dont ils ne se satisfont pas. Car pour eux, c'est l'exercice d'un culte qui sacrifie volontiers la victoire personnelle à la pureté de l'art afin qu'il se perpétue dans sa plénitude.

Même si ces valeurs ne sont pas perçues au moment de l'action il est indéniable qu'elles sont d'une telle évidence qu'elles ne peuvent échapper à la connaissance publique, ce qui s'est effectivement produit pour RAMUNTCHO.

Modestie, humilité, loyauté, courage, générosité et altruisme, sont autant de vertus dont est pétri cet homme au grand cœur. Elles lui ont permis, à son insu même, de devenir ce héros de l'arène au style aussi brillant que l'habit de lumière qu'il a revêtu durant des décennies.

Pour avoir tant apporté à la cause de la course landaise, « la Gascogne toute entière peut-être fière et s’honorer de revendiquer comme un des siens » à part entière, ce petit Gitan qui, naguère traînait sa charrette de fortune dans la cité bayonnaise avant de devenir un célèbre « torero » dont le nom restera bien longtemps gravé dans les mémoires des « aficionados ».

Comme un amour, dit-on, ne meurt jamais, celui de Ramuntcho en la matière, après s'être manifesté dans la fièvre des passions au cœur de l'arène, s'exerce désormais par sa qualité d'ambassadeur de la cause qu'il continue à promouvoir. En effet, pour en assurer la pérennité, il se consacre à la formation de jeunes écarteurs auxquels il s'efforce d'inculquer l'esprit des valeurs qui furent les siennes tout au long de sa brillante carrière.

Christian Vis a été honoré de distinctions officielles :

Médaille de bronze de la Fédération de la Course Landaise.
Médaille de bronze de la Jeunesse et des Sports et à titre exceptionnel médaille d'or de la Jeunesse et des Sports sans passer par la médaille d'argent
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Maurice Violet.

La Talanquère n° 42, 2e trimestre 1994.

 

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